Innervée

Art & Fashion Innervations

C'est permis, le vendredi

Rédigé par Sophie Fauvel - 24 avril 2015 16:53

Yinka Shonibare, Girl Ballerina, 2007. Life-size mannequin, Dutch wax printed cotton, and gun, 47 1/5 x 19 7/10 x 23 3/5 inches Collection of John and Amy Phelan.

Yinka Shonibare MBE est un artiste né à Londres, connu pour son exploration du colonialisme et du post-colonialisme dans le contexte de la mondialisation. Il a reçu le Turner Prize en 2004 et a été décoré de l'Ordre de l'Excellence de l'Empire Britannique (Most Excellent Order of the British Empire MBE).

La mode est morte, vive le vêtement

Rédigé par Sophie Fauvel - 14 mars 2015 16:53

Dans un article paru dans le journal Suisse Le Temps le 10 mars 2015, Li Edelkoort, consultante mode, dit exactement ce que j'aurais voulu dire sur le système de la mode actuel. Alléluia. Bon elle a 65 ans et c'est son métier.

Je cite l'article entier ci-dessous, et ne manquerai pas de l'enlever si on me le demande. En attendant, chez amis amateurs de vêtements, de beaux objets et contempteurs du "cirque" fashion, vous allez être servis.

Et d'ailleurs j'ajoute qu'il y a quelques jours j'ai vu sur Arte un documentaire de Loïc Prigent sur Chanel. J'ai beaucoup rit : Karl Lagerfeld a l'air d'un vieux roi décadent, il choisit des tissus avec des lunettes de soleils et des gants (?), pratique pour sentir quelque chose. Et quant à ses dessins alors là c'est le pompon : trois coups de crayon et la première d'atelier doit deviner. Je vous le dis : elles sont douées. Les conditions de travail des dites ouvrières semblent peu ergonomiques et encore, c'est bien pire chez Lesage visiblement. En effet, tout est resté dans les locaux historiques, étroits, malcommodes, sous les toits, bref, n'importe quoi. L'impression générale du documentaire est un peu pitoyable, mais c'est certainement voulu par le réalisateur. Une sensations d'artisanat, oui, comme une chose désuète que des acheteurs américains ou asiatiques pourraient venir observer avec curiosité. Car travailler avec d'anciennes machines, c'est joli à regarder.

Allez place à l'article de Madame Edelkoort.

Li Edelkoort, l’un des plus influents oracles de tendance, prédit la mort de la mode et de son système.

Il faut un certain courage pour faire la nécrologie critique de ce qu’on aime, et plus encore, de ce qui nous fait vivre. Li Edelkoort, Néerlandaise de 65 ans et Parisienne d’adoption, a fait de la mode sa vie, au point d’être aujourd’hui l’un des oracles de tendance les plus influents au monde. Elle vient de publier Anti-Fashion, un manifeste pour la prochaine décennie, un argumentaire en dix points qui proclame la mort de l’industrie de la mode telle que nous la connaissons aujourd’hui.

En huit pages, elle explique comment le système dans son ensemble travaille depuis des décennies à son autodestruction. Elle évoque les écoles de stylisme qui élèvent des divas du catwalk à l’heure où elles devraient former des designers industriels. Les pressions économiques qui poussent les créateurs à faire des sacs à main et des chaussures, au lieu de s’attarder sur la sémantique du vêtement. Des journalistes et blogueurs de mode, qui vivent sous perfusion de cadeaux. Des designers qui travaillent sur écran, ignorant tout des propriétés de la matière. Et du prix des vêtements qui n’a plus aucun sens en regard du travail qu’ils requièrent.

Elle dit, aussi, à quel point les réalités sociales et les aspirations individuelles sont loin de ce que produit ce système aujourd’hui. L’industrie de la mode est morte. Et personne ne la regrettera.

Le Temps: Pourquoi la mode n’intéresse-t-elle plus ceux qui aiment s’habiller?

Li Edelkoort: La mode, c’est un changement de silhouette qui marque une époque. Par exemple, l’émancipation de la femme qui se manifeste dans l’élargissement des épaules. Or, aujourd’hui, nous vivons une période d’absence de mode. Les vêtements se portent sans limite de temps, de lieu ou de genre – pyjama le jour, fourrure en été, etc. En effaçant tous les repères, mais sans réinjecter du sens, l’industrie de la mode a fini par se rendre obsolète. Les défilés sont devenus sans intérêt, c’est un système coûteux dont le prix est reporté sur le client, un système qui ne correspond plus à rien, et doit être repensé.

– Mais les gens investissent encore beaucoup dans leur apparence.

– Les gens mettent leur énergie dans la décoration de leur propre corps, par des tatouages, des coupes de cheveux, des bijoux, etc. Aujourd’hui, le vêtement a moins d’importance pour exprimer sa personnalité. Il y a beaucoup de gens bien habillés, mais on ne peut plus dire de personne qu’il est à la mode. La mode n’existe plus. Il fut un temps où la façon de s’asseoir, la manière de se tenir, étaient facteurs de la mode.

– L’autre tendance, c’est que les gens n’ont plus envie de posséder, ni de consommer les vêtements en flux.

– Nous entrons dans une ère où la possession n’a plus d’importance. La location, le partage, le troc, les achats collectifs sont les nouvelles manières de consommer. A Paris, à Amsterdam, il existe des bibliothèques de vêtements, où l’on peut louer des pièces. Ces tendances vont de pair avec les contraintes économiques, et l’émergence d’une jeunesse éduquée, de bon goût, mais qui n’a pas d’argent. On voit apparaître des tenues plus simples, plus dépouillées. Des habits de qualité, qu’on ne jette pas après une saison. Les enseignes comme Uniqlo ont du succès parce qu’elles proposent des pièces simples que tout le monde achète parce qu’elles sont bien étudiées, vendues à un bon prix, et peuvent être associées à tous les styles.

– Votre manifeste est très sévère avec les groupes de luxe. Vous semblez dire que c’est le marketing lui-même qui a tué ses propres marques.

– Le problème, c’est la dépendance des capitaux et l’aversion au risque. Les investisseurs exigent un retour sur investissement régulier, et la créativité est sacrifiée. Nous sommes au point où les collections n’ont plus de substance et se ressemblent toutes. En même temps, les créateurs subissent une pression insoutenable, se suicident ou sortent du système psychologiquement ruinés.

– Mais il n’y a plus personne pour formuler des critiques…

– La culture du «like» apportée par Facebook a engendré une écriture journalistique qui ne sait qu’admirer. Plus personne ne veut dire les choses désagréables, personne ne veut aborder les sujets difficiles. La plupart des blogueurs et des journalistes de mode manquent de la culture nécessaire pour porter un regard critique et professionnel sur les collections.

– Quelle est la responsabilité des écoles de stylisme dans cet effondrement?

– Les académies fondent leur enseignement sur les modèles de succès d’hier. On apprend aux étudiants à devenir des designers de défilés, à concevoir un univers qui va de la musique au catalogue. Le temps qu’ils consacrent à la sémantique du vêtement est toujours plus réduit, ils sont incapables de penser la silhouette dans son époque, on n’enseigne plus l’histoire, ni les fondamentaux techniques. Les étudiants sont formatés pour travailler dans l’industrie du luxe, mais seule une infime minorité le fera. Ces formations ne mettent l’accent ni sur la dimension industrielle du vêtement, ni sur l’artisanat. Or ce sont ces deux aspects-là de la création de vêtement qui ont le plus d’avenir.

– L’une des conséquences réjouissantes de la mort de la mode, dites-vous, c’est l’émergence d’une approche anthropologique du vêtement…

– Quand il n’y a plus de mode, il faut trouver l’inspiration ailleurs. Aujourd’hui, dans la création de vêtement et dans bien d’autres domaines, l’anthropologie s’impose comme la discipline du futur. Comprendre l’homme dans ses usages et ses désirs fondamentaux, en puisant dans l’histoire et le folklore, permet de penser différemment l’habit. Autre conséquence, la mort de la mode, c’est aussi le regain d’intérêt pour le vêtement lui-même. Sa construction, sa forme, le comportement de la matière. C’est ce qui me fait croire au retour des ateliers de couture comme laboratoires de réflexion.

www.edelkoort.com/

Le vendredi, c'est PERMIS

Rédigé par Sophie Fauvel - 20 février 2015 12:52

Valérie Oka, "Tu crois vraiment que parce que je suis noire je baise mieux ?", 2015. Néon accompagnant le dîner-performance "En sa présence", pour lequel l'artiste a invité 11 leader d'opinion à discuter de la perception du corps des femmes noires.

Valérie Oka est une artiste ivoirienne née en 1967 à Abidjan.

Bilan d'étape

Rédigé par Sophie Fauvel - 08 février 2015 20:09

Depuis le 15 août 2012, date du premier article de ce blog, j'explore le thème de la mode et j'éprouve aujourd'hui le besoin de faire un bilan d'étape, d'autant plus que je ressens une certaine lassitude accompagnée de déception. L'idée était d'aborder cet univers sous plusieurs aspects au fil de la vie quotidienne et de mes recherches sur le sujet, afin d'en saisir les contours et les arborescences. J'ai ainsi abordé le marketing de la mode avec par exemple l'article sur le vernis à ongle, ou ses sources en comparant Au Bonheur des Dame à sa version cinéma par Duvivier ; notre vie au quotidien telle qu'elle est traversée par la mode et l'univers féminin avec les citations prises dans mes lectures ou les œuvres d'art piochées à la Fiac ; et enfin l'objet-vêtement lui-même, pour en comprendre l'architecture et la beauté.

Le regard doit être formé, pour comprendre en quoi les vêtements méritent leur place au musée des Arts Décoratifs. Pour jouir véritablement d'un bel objet, il faut comprendre l'histoire de la discipline mais également les intentions du créateur afin déceler le brio, l'habileté de celui qui façonna cet objet.
Cette jouissance-là, ressentie en enveloppant d'un regard l'objet, est la jouissance de l'esthète ou du connaisseur.
Connaître l'histoire des formes permet alors à l'acheteuse de deviner dans la coupe d'un vêtement la référence à tel défilé, à telle tendance, à telle vision décrite par un designer connu.

Que nous disent les designers lors d'une interview "à chaud", au sortir de leur dernier défilé, pour décrire les ambiances et les inspirations de la collection ? "J'ai vu une femme délicieuse au naturel passant l'après-midi à la plage pour un pique-nique entre amis" ; J'ai vu des paysages de montagne, des glaces immortelles, des froideurs insondables" ; "j'ai vu une working-girl sexy sortant du bureau pour aller danser", et tout cela forme un tableau de couleurs, de formes et de sensations transposées dans une collection.

L'univers de la mode est une industrie complexe au poids économique important surtout si l'on décide de le calculer en incluant à la fois les cosmétiques, le textile et l'habillement. Les enjeux sont énormes tout comme les profits. La tendance lourde du marketing de marque est aujourd'hui le storytelling et ce depuis 10 ans environ dirais-je, mais je serais ravie d'avoir l'avis d'un spécialiste. De nombreuses marques ont théorisé leur image en en parlant de leur "ADN de marque", c'est à dire de son identité et de ses éléments différenciant, un discours très en vogue il y a 5 ans à peu près et qui semble aujourd'hui abandonné à cause de son caractère réifiant. Cependant la tentative de donner un cachet patrimonial à une marque me semble toujours être un élément important du storytelling (récit). Certaines marques insisteront sur le côté "tribu", "clan", Dolce&Gabbana et Tommy Hilfiger sont les exemples qui me viennent spontanément à l'esprit, tandis qu'Hermès par exemple, ou Lolita Lempicka, travailleront sur le rêve, la liberté, la féérie. Bien entendu cette stratégie répond au besoin des marques de luxe : faire rêver, séduire, provoquer l'achat "coup de coeur".

Alors que deviennent les créateurs ? Sont-ils un simple rouage de la chaîne ? Parfois, j'ai l'impression que les "marketeurs" développent davantage de créativité que les concepteurs/dessinateurs de vêtements, extrêmement contraints par leurs cahiers des charges. Mais n'ayant pas de créateurs de mode parmi mes amis cela est naturellement difficile à savoir. Évidemment dans l'univers de la mode, le créateur de mode se doit de rester ou devenir l'artiste démiurge, puisque cette vision caricaturale est celle de "l'artiste" dans l'imaginaire commun. C'est ainsi que Fendi a pu lancer toute une campagne de pub située dans un atelier de peintre en 2013 et 2014, dont les mots-clé seraient "Montparnasse, artiste maudit, l'Ecole de Paris", mais le tout en version "propre" bien sûr. C'est ainsi que tout tourne à l'anecdote : les années d'apprentissage de Soutine et Modigliani sont traitées en forme d'anecdote, essence du kitsch et re-moulinées pour les rendre glamour. Voilà pourquoi la symbolique d'une publicité de mode est si creuse et si rationnelle. Construire une image est un travail : équilibre des formes, des couleurs, contraste et référence à l'histoire culturelle du segment de la clientèle visée : cela forme un tout séduisant si l'image est réussie. Cette recette, similaire aux recettes disons aux normes, fournies par l'Académie de peinture aux apprentis-peintres du 17e au 19e siècle produit des images plaisantes et raisonnées. Le parallèle entre la peinture et les publicités de mode serait peut-être plus pertinent si l'on considère la deuxième moitié du 19e siècle avec des peintres comme Cabanel ou Gérôme. Chez Cabanel par exemple, oui, la technique est superbe et la séduction exercée est immédiate. Et il n'y a pas trace de volonté d'édification, de fresque historique ou de religion ! Par contre la différence notable bien entendu entre une peinture et une image publicitaire, est que la Venus de Cabanel n'avait pas pour but de vendre une crème pour le corps !

Il me semble que le prochain virage dans le discours des marques sera la mode éthique : le décès des ouvriers dans l'effondrement d'une usine au Bangladesh et la mise au jour de leurs conditions de travail inhumaines a été un signal et certaines marques ont dû revoir leur discours. Pour éviter un nouveau scandale, des intermédiaires officient à présent entre les fournisseurs au Bangladesh et au Cambodge, déchargeant les marques de leurs responsabilités directes (Groupe Inditex, LVMH, H&M). Parallèlement, ces mêmes groupes développent des lignes de vêtements éthiques et font donc cohabiter système éthique, système barbare et système entre-deux.

Tout cet univers de "la mode" est donc passionnant, puisqu'il permet de s'intéresser aux tendances économiques et à l'industrie, au marketing, aux stratégies de séduction, à l'image de l'univers féminin, au questions du genre ("gender studies"), aux tendances de la création, à la hiérarchie des genres et tout cela à nouveaux frais, en s'ancrant dans le présent et dans nos responsabilités de citoyens.

Oui mais. Je crois être lassée par ce thème et en tous cas, par la ligne éditoriale de ce blog. Le changement ne sera pas radical, il s'agit plutôt je crois de me recentrer sur des questions artistiques, sans abandonner l'univers du féminin et de ses représentations, qui m'interroge au quotidien.
L'élément déclencheur de cet article est une œuvre de Martha Rosler : Martha Rosler reads Vogue . Il s'agit d'une performance dont perdure la trace dans une vidéo disponible sur YouTube. Après l'avoir visionnée, j'ai réalisé pourquoi je n'avais rien posté depuis des semaines sur le blog. Mais je laisse durer le suspense et je m'arrête ici aujourd'hui, pour vous parler de cette performance dans le prochain article. A bientôt !

Ponytail

Rédigé par Sophie Fauvel - 21 novembre 2014 09:29

Le vendrrredi, c'est perrrmis !
Mika Rottenberg, Ponytail, 2014.
Voici à nouveau un petit souvenir de la Fiac, spécialament récolté pour ce blog. Mika Rottenberg est un artiste argentin, il vit et travaille à New York. Il est représenté par la galerie Andrea Rosen, NYC.